Emile Jaques-Dalcroze, parcours et trajectoires d'un musicien romand

Formation et premiers succès
Emile Jaques-Dalcroze nait à Vienne, le 6 juillet 1865 ; sa famille s’étant établie à Genève dès 1875, c’est au Conservatoire de cette ville qu’il reçoit sa formation musicale, notamment auprès du compositeur Hugo de Senger.
Après avoir séjourné à Paris puis à Alger, le jeune musicien part en automne 1887 pour Vienne où il travaille avec Anton Bruckner. Dès 1890, il se fait connaître comme compositeur, avec la publication d'un recueil de Douze mélodies de nombreuses pièces pour piano, puis avec son oratorio profane La Veillée créé en 1893.
La renommée croissante de Jaques-Dalcroze attire sur lui l'attention de François Dauphin, directeur du Grand-Théâtre de Genève, qui lui commande son premier ouvrage lyrique, Janie, représentée avec un vif succès en 1894.
Personnage désormais consacré de la vie musicale genevoise, il se voit confier la composition du spectacle officiel de l’Exposition nationale Suisse de 1896, un « festspiel » intitulé, Poème alpestre.
Le Théâtre du Sapajou, cabaret qui fonctionne dans le cadre de cette même Exposition, permet à Jaques-Dalcroze de déployer une autre facette de son activité, celle de chansonnier. Il y interprète des chansons, dans lesquelles il fustige avec bonhomie les mœurs romandes, et qui lui valent une grande popularité.
L'année 1897 voit la création au Grand-Théâtre de Genève d'un second ouvrage lyrique Sancho représenté avec un succès, relayé dans toute l'Europe par une presse enthousiaste,
Une ambivalence entre chansonnier et compositeur "sérieux" habitera toute la jeunesse de Jaques-Dalcroze, et va encore se renforcer avec la publication, en 1898, des Chansons populaires romandes et enfantines, suivies en 1899 de Chansons religieuses et, en 1905 de Chansons de route. Par leurs qualités musicales et expressives, ces recueils vont littéralement créer un folklore et s'intégrer rapidement au patrimoine populaire, au point d'en faire oublier le nom de leur auteur.

Naissance d’un pédagogue et affirmation d’un compositeur
L’activité pédagogique de Jaques-Dalcroze lui fait prendre conscience de l'absence totale de toute implication corporelle dans les méthodes d'éducation musicale de son temps. C'est à partir de ce constat qu'il élabore ses recherches musico-pédagogiques qui aboutiront à la création de la fameuse "Rythmique ». Observant chez ses élèves un rapport à la musique exclusivement cérébrale, il cherche à développer leur perception auditive ainsi que leur sens du rythme. Il pose alors les fondements d’une méthode où le corps joue lui-même le rôle d’intermédiaire entre les sons et l’intellect, prenant en compte une perception intérieure du rythme musical.
Il compose des rondes enfantines, destinées à être mimées et dansées, qui sont présentées au public genevois en novembre 1898; l’année suivante, Quinze nouvelles rondes enfantines, contenant notamment les fameux Petits nains de la montagne, remportent à leur tour un immense succès. C’est également en 1899 qu’il écrit l’une de ses œuvres les plus populaires, Le Jeu du feuillu, une suite de chansons printanières.
En 1898 déjà il écrivait: "Je me prends à rêver d'une éducation musicale dans laquelle le corps jouerait lui-même le rôle d'intermédiaire entre les sons et notre pensée, et deviendrait l'instrument direct de nos sentiments". C'est donc bien à cette harmonisation de l'audition intérieure, de la pensée et du geste, à cet équilibre entre émotion et action que Jaques-Dalcroze va désormais consacrer toute son énergie, en donnant au rythme et au mouvement une dimension éducative qui ouvrira des horizons dans des domaines divers de la musique, de la danse et de l’éducation.
Les dix premières années du vingtième siècle représentent la période la plus féconde le plan de la composition. En 1903 il donne un nouveau Festspiel le Festival Vaudois célébrant le centenaire du rattachement du canton de Vaud à la Confédération. En 1905, l'opéra de Cologne crée un nouvel ouvrage lyrique, Le Bonhomme Jadis, suivi, en 1908 des Jumeaux de Bergame, opéra en deux actes crée au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles.
En 1899, Jaques-Dalcroze avait épousé une jeune cantatrice d'origine italienne, Nina Faliero, douée d'une très belle voix de soprano lyrique. Il compose à son intention des oeuvres vocales avec accompagnement d'orchestre telles que la Tragédie d’amour créée lors de la Fête des Musiciens suisses à Neuchâtel, en 1906. L'esprit post romantique de cette œuvre se retrouve dans deux ouvrages pour violon et orchestre, le Concerto en ut mineur, et le Poème formé de deux vastes mouvements de forme libre, ainsi que dans les magnifiques Zehn Lieder, sur des textes de poètes allemands.

On n’écoute pas la musique uniquement avec les oreilles, on l’entend résonner dans le corps tout entier, dans le cerveau et dans le cœur (Emile Jaques-Dalcroze, Notes Bariolées.)
Les idées dalcroziennes rejoignent un idéal alors partagé par de nombreuses autres personnalités soucieuses de faire entrer l'air et le soleil dans la vie et l'éducation et libérer celle-ci des tous puissants rapports de force qui la régissent. Parallèlement, le monde de la danse cherche également la libération du corps et l'affranchissement des conventions étroites qui régissent le ballet classique. C'est dire si la rythmique prend son essor à un moment où elle a toutes les chances de recevoir l'accueil le plus favorable. Rapidement, la nouvelle méthode enthousiasme des disciples de plus en plus nombreux ; un mécène allemand, Wolf Dohrn propose à Jaques-Dalcroze de créer un centre d'enseignement de sa méthode dans la cité jardin de Hellerau, près de Dresde. En 1911, le musicien prend possession de son nouvel institut qui, pendant quatre ans, attire les plus grands noms de la musique de la danse et du théâtre. A Hellerau, Jaques-Dalcroze dispose en permanence d'une grande salle conçue selon les principes du génial scénographe suisse Adolphe Appia, d'une troupe d'étudiants rythmiciens, ainsi que d'un orchestre symphonique. Quelques-uns des spectacles qui y sont montés ont un retentissement considérable : c'est le cas de l'Orphée de Gluck, dans lequel l'union parfaite entre la musique, la plastique et la lumière suscite, malgré l’absence de décors, une émotion intense auprès des spectateurs.
"La composition qui m'accaparait complètement jadis, je l'ai reléguée au deuxième plan; à mes amis, même aux plus vieux, aux plus chers, j'accorde moins d'importance qu'à vous, s'ils ne partagent pas mes espoirs pédagogiques". Ainsi s'adressait Emile Jaques-Dalcroze à ses élèves à Dresde, le 20 décembre 1910. Sa méthode et le développement de ses idées sont désormais le centre de son activité et de sa pensée, sa véritable raison d'être à laquelle il se consacre sans compter. Dès lors, sa production de compositeur rejoint de plus en plus ses préoccupations pédagogiques. S’il ne renonce pas à écrire des oeuvres orchestrales ou de la musique de chambre, Jaques-Dalcroze n'abordera plus l'opéra ou les grandes formes de la musique instrumentale.

La guerre et le retour à Genève
Au printemps 1914, Jaques-Dalcroze est à Genève pour la préparation de son festspiel la Fête de Juin qui lui a été commandé pour commémorer le centenaire du rattachement de Genève à la Confédération suisse.
C'est là qu’il est surpris par le début de la première guerre mondiale. Dans les premiers mois du conflit, il signe le manifeste des intellectuels suisses romands, protestant contre le bombardement de la ville de Louvain et de la cathédrale de Reims par les armées allemandes. En Allemagne, une violente campagne de presse se déchaîne contre le musicien qui, refusant de se rétracter, est contraint de rompre avec Hellerau. Il s'installe définitivement à Genève où, grâce à l'aide de plusieurs personnalités conscientes de sa valeur, il est en mesure, en 1915, d'ouvrir un Institut Jaques-Dalcroze au 44 Rue de la Terrassière, où il se situe toujours aujourd’hui.
Les années qui suivent ces bouleversements dans la vie et dans l'activité d'Emile Jaques-Dalcroze, voient une évolution de son style musical ; le cadre tonal devient plus mouvant, l'harmonie intègre de nouveaux éléments caractéristiques de la musique « moderne » d’alors. Sur le plan esthétique, son art semble vouloir s'ancrer dans une expression "à la française", comme en témoigneront les nombreuses mélodies qu’il écrit sur des textes du poète Paul Fort. Faut-il y voir une réponse à l'humiliation que lui a fait subir l'Allemagne? En tous les cas, il a définitivement tourné la page du post romantisme.
Un aspect qui frappe dans sa musique instrumentale postérieure à 1920 est l'abondance des références aux danses "modernes" de l'époque: tango, rag-time, valse boston, fox-trot, qu'il revisite en interprétant les rythmes à sa manière. La première référence explicite au jazz - auquel il prête un vif intérêt - figure dans un recueil publié en 1924, Trois entrées dansantes dans lesquelles on trouve L'oncle Tom, rag time, puis Le Fox-trot angoissé où le compositeur se livre à une démarche de stylisation et montre que sa compréhension du jazz va au-delà d'un simple élément décoratif : c'est un peu de son essence qu'il parvient à intégrer avec un étonnant naturel à son propre langage.

Un maître aux idées de plus en plus partagées
Durant les années passées à Hellerau, Jaques-Dalcroze avait quelque peu délaissé le registre de la chanson. Lorsqu'il y revient, en 1924, son langage rythmique et harmonique s'est indéniablement complexifié. Si cette évolution ne pose pas de problème dans ses oeuvres de concert, il n'en va pas de même pour des chansons destinées à priori à un large public ne maîtrisant pas forcément des lignes mélodiques et des rythmes plus difficiles à exécuter. Dans ses nouvelles chansons, le musicien va néanmoins résister à toute velléité de simplification pour parler le même langage que dans ses autres oeuvres. Les nouveaux recueils se multiplient : L'amour qui danse, Bourles et chansons de Romandie, et surtout Notre Genève (1936).
L'apport musicalement le plus original de Jaques-Dalcroze dans la dernière phase de sa carrière créatrice- soit les années 1930-1947- est à chercher dans ses grands jeux musicaux, précurseurs en des opéras pour enfants. En 1932, il fait représenter Le Petit roi qui pleure, féerie enfantine en trois actes, faisant la part belle à la rythmique, qui témoigne d'une invention et d'une fantaisie qui n'excluent nullement des pages réellement émouvantes.
Le joli jeu des saisons (1934) constitue sa dernière composition de longue haleine, alors qu’il est de plus en plus accaparé par la rythmique qui attire sans cesse à lui de nouveaux disciples venant du monde entier. Le musicien sillonne l'Europe, de France en Angleterre, d'Italie en Suède ou en Pologne, multipliant conférences et démonstrations de sa méthode dont les bienfaits sont désormais unanimement reconnus. Cette intense activité l'amène après 1935 à limiter sa création musicale à des rondes enfantines et à des pages pianistiques généralement très brèves.
Cessant de composer après 1947, il meurt à Genève le 1er juillet 1950, à la veille de son quatre-vingt-cinquième anniversaire.
